Le retour de Benzema et les effets d’annonce

Le 18 mai 2021, Didier Deschamps renverse la table du panorama footballistique international. Contre toute attente, il rappelle Karim Benzema en Equipe de France pour participer à l’Euro 2021. Devenu leader d’attaque du Real Madrid depuis le départ de Cristiano Ronaldo, l’attaquant demeure en effet dans une forme resplendissante, alors que l’attaque de l’équipe nationale semble plus à la peine. Au-delà du cadre sportif, cette décision interroge tant le cas Benzema était devenu personnel et politique. Pourtant sa nature comme son timing ne doivent rien au hasard. A la manière de certaines politiques économiques et notamment des nouvelles politiques monétaires, le retour de Benzema a toutes les caractéristiques d’un effet d’annonce.

Une convocation symbolique et euphorique : créer un nouvel élan offensif

Bien que championne du monde, l’Equipe de France affiche depuis près de 3 ans un football jugé peu attrayant. Plusieurs de ses joueurs offensifs ne répondent pas aux attentes et à l’aube de l’Euro, la situation paraît préoccupante. Remplaçant depuis plusieurs mois à Chelsea, le titulaire habituel Olivier Giroud semble plus que jamais en difficulté. Les alternatives envisagées comme Wissam Ben Yedder ou Anthony Martial n’ont pas semblé capable d’élever leur niveau de jeu à celui espéré en équipe nationale. D’un point de vue économique, il apparaîtrait que les fondamentaux offensifs de l’Equipe de France sont affaiblis. En rappelant celui qui est pratiquement le meilleur buteur en Europe en 2021, Didier Deschamps produit un « effet signal » à la fois interne et externe. D’une part, il remotive ses troupes championnes du monde par l’apport d’une concurrence et non des moindres. Les joueurs de l’Equipe de France se satisfont d’ailleurs déjà d’évoluer à ses côtés, à l’image de Kylian Mbappé. D’autre part, il déstabilise ses adversaires, contraintes de s’adapter à cette nouvelle donne tactique et symbolique. 

Préserver l’information pour bénéficier d’un effet de surprise

Le retour de Karim Benzema soulève ainsi les conséquences potentielles d’une décision sur les agents économiques ou footballistiques, et tout l’enjeu des effets d’annonce. Ce qui le rend d’autant plus efficace et surprenant c’est l’effet de surprise autour de cette décision. Didier Deschamps a cherché absolument à la préserver secrète et il ne le nie pas : « qu’il y ait des gens surpris par mes choix, cela a toujours été le cas. S’il y en a plus ce soir, pourquoi pas. » L’annonce de la sélection de Benzema intervient de surcroît au moment où on ne l’attendait plus. Dans un contexte d’extrême impératif et à quelques semaines de l’Euro, le paysage politique et journalistique n’a en réalité pas le temps de contester véritablement cette sélection. Elle apparaît comme une décision de justice et de pragmatisme dont la force n’en est que décuplée. Le retour de Benzema incarne ainsi un choix d’extrême nécessité et d’intérêt national, que chacun ne peut que subir, accepter ou apprécier. Cette force s’explique également par la légitimité accrue des Bleus et de Didier Deschamps devenus champions du monde. Elle provient donc grandement de son timing et de l’effet de surprise qui dépassent les anticipations des agents.

L’effet d’annonce afin d’altérer les anticipations des agents économiques

Comme développés au sein de l’ouvrage Footonomics, les deux grands instruments de politiques économiques demeurent la politique budgétaire et la politique monétaire. Ces deux types de politiques économiques regroupent un ensemble d’instruments relativement standards afin de réaliser des objectifs tels que la lutte contre le chômage, le soutien à la croissance ou encore la stabilité des prix. Or il apparaît parfois que ces instruments n’ont pas l’efficacité avérée car ils ne génèrent pas réellement les réactions attendus par les agents économiques, le coût de la politique économique apparaît alors démesuré par rapport à l’objectif qui lui était astreint. Le principal instrument de la politique monétaire (assignée en Europe à la Banque Centrale Européenne) constitue le pilotage des taux d’intérêts, une baisse des taux d’intérêts directeurs pouvant permettre par exemple de relancer l’investissement, de ce fait la croissance voire l’inflation. Pourtant il apparaît des situations où cette variation des taux d’intérêts n’a pas les effets escomptés en matière d’investissement. Dans ce contexte, il est possible d’outrepasser un outil standard par un effet de communication. Un effet d’annonce est un discours émise par un Etat ou une banque centrale visant à modifier les anticipations des agents et de cette manière changer leurs comportements. C’est le cas par exemple du forward guidance mis en place par la Federal Reserve Bank américaine révélant des informations aux agents afin d’orienter les comportements des ménages, des entreprises ou des investisseurs.

En donnant de nouveau sa confiance à Karim Benzema, Didier Deschamps frappe les esprits au-delà de l’effet réel qu’aura sur le terrain le joueur. Dans la crise du Covid-19, c’est la logique escomptée du « quoi qu’il en coûte » du président Emmanuel Macron visant à rassurer les agents économiques et restaurer la confiance. En juillet 2012 alors que la tension sur l’Euro est extrêmement forte avec une envolée des taux d’intérêts sur les dettes européennes, le président de la Banque Centrale Européenne Mario Draghi déclare que « dans le cadre de notre mandat, la BCE est prête à faire tout ce qu’il faudra pour préserver l’euro » avant d’ajouter : « et, croyez-moi, ce sera suffisant. » L’effet est immédiat. Le taux à 10 ans espagnol retombe sous la barre des 7% et les bourses européennes repartent à la hausse. Son « Whatever it takes » constitue un tournant clef dans la crise des dettes souveraines européennes. Comme dans le cas de Benzema, quelques mots auront eu pour effet d’altérer la confiance et a posteriori des comportements d’agents, et cela même davantage qu’une intervention économique directe.

L’effet de surprise dans un contexte d’information parfaite

Néanmoins dans la perspective où les agents économiques percevaient avec une grande compréhension ce type d’annonce alors celle-ci n’aurait plus véritablement l’effet escompté puisque l’effet même de l’annonce repose sur le fait qu’ils réagissent. Didier Deschamps a d’ailleurs tout fait pour garder l’information du retour de Benzema secrète. Bien que prévue de longue date, celle-ci n’a commencé à fuiter que le matin même. Dans la mesure où l’information est parfaite et les anticipations des agents privés sont rationnelles, certaines annonces de politique monétaire et de politiques économiques n’ont aussi d’impact réel que s’il s’agit de surprises, ne pouvant donc être véritablement anticipées. Les agents économiques n’ont alors pas la possibilité d’analyser pleinement les motivations de cette annonce, ils doivent réagir presque instinctivement à ladite décision. Si le parallèle entre politique monétaire et annonce d’un joueur en sélection peut difficilement être étendu, cela nous révèle bien toute l’importance de l’information et de sa rétention. Le choix d’un joueur comme un tournant de politique économique peut avoir des effets qui outrepassent la décision même et que les banquiers centraux (comme les sélectionneurs) doivent appréhender dans leur globalité.

Malgré un premier effet symbolique incontestable, le retour de Karim Benzema ne peut être pleinement jugé qu’ex post, eu égard au jeu et aux résultats effectifs de l’Equipe de France à l’Euro 2021. De la même manière pour les politiques économiques, un effet d’annonce ne peut être bon ou mauvais en lui-même, il l’est vis-à-vis d’objectifs clairs en matière de fondements économiques. A l’image de décisions historiques de banquiers centraux comme Janet Yellen ou Mario Draghi, seul le terrain nous dira donc si Didier Deschamps a véritablement pris la bonne décision.

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