Les remplaçants et les théories du chômage

Wissam Ben Yedder, John Hewitt, Olivier Giroud, Ole-Gunnar Solskjaer, ou encore Chicharito Hernandez, ont un point en commun : chacun d’entre eux a incarné à merveille la figure du super sub. Parlons chiffres. Lors de l’Euro 2016, ces fameux remplaçants ont inscrit près de 20% des buts selon le rapport officiel de l’UEFA. On dit souvent que le football est un sport qui se joue à 11 contre 11, pourtant on mesure bien que les remplaçants occupent une place essentielle. Cela est d’autant plus vrai lorsqu’un club joue plusieurs compétitions et fait face à un gros calendrier, il est alors contraint faire tourner son effectif.

Sur le marché du travail, tout comme en football, se pose alors la question de l’utilisation optimale des forces productives. Comme les joueurs, les travailleurs peuvent être sous-utilisés, créant des jobs à temps partiel voire des chômeurs. Les remplaçants : une pièce maîtresse au moment d’expliquer concrètement les différentes théories du chômage économique.

Le chômage et les remplaçants : de la juste optimisation des ressources

Régulièrement mis sur le banc au profit de Sergio Agüero à Manchester City, le Brésilien Gabriel Jesus ne masquait pas son amertume dans les médias. « Les gens disent que je suis un remplaçant de façon négative, mais ils oublient que je ne suis pas sur le banc à cause de mauvaises performances, C’est parce qu’Agüero a été superbe. J’ai appris non pas à attendre, mais à comprendre cette situation. Personnellement, la saison dernière a été très difficile. Je n’ai pas eu la chance de jouer beaucoup de matchs, ni de matchs importants. » Non seulement Gabriel Jesus a mal vécu d’être remplaçant et mais il regrette encore plus qu’on juge son statut de manière négative.

Les gens disent que je suis remplaçant de manière négative, mais ils oublient que je ne suis pas sur le banc à cause de mauvaises performances.

Gabriel Jesus à propos de sa situation à Manchester City

En effet le buteur brésilien n’est pas remplaçant par son manque d’envie ou de talent, mais simplement parce qu’il y a un excellent buteur devant lui. Au sein des effectifs, il apparaît donc extrêmement laborieux de justement répartir le temps de jeu, et ce pour des raisons multiples. En économie, pour être dite « au chômage », une personne doit remplir trois critères : être sans emploi, en être à la recherche et surtout doit être disponible maintenant pour l’occuper.

En France, il existe deux sources du chômage : les statistiques mensuelles du Ministère du travail, élaborées à partir des fichiers de demandeurs d’emploi enregistrés par Pôle Emploi et l’enquête Emploi de l’Insee, qui mesure le chômage au sens du Bureau internationale du travail (BIT). La définition et les critères établies, les remplaçants sont les chômeurs du football. Surtout ils nous permettent comment se construit le chômage.

Comment expliquer cette mauvaise utilisation des ressources ?

La « théorie classique » évoquée dans les écrits du célèbre économiste John Maynard Keynes est celle des théoriciens néo-classiques, à l’image d’Arthur Cécile Pigou. Pour eux, le chômage est dû à des rigidités structurelles (par exemple l’instauration d’un salaire minimum) qui empêche l’offre (de travailleurs) et la demande (d’emploi) de s’égaliser sur le marché. Le déséquilibre entre offre et demande conduit au chômage. En football, on observe de la même manière des rigidités structurelles qui amènent à sous-utiliser les joueurs.

En 2018, l’Allemagne (championne du monde en titre) est éliminée au premier tour. Ryan O’Hanlon, journaliste pour The Ringer, avait prédit que l’Allemagne, bien que championne du monde en titre, allait se faire sortir au premier tour de la Coupe du monde. En effet pour lui, il était temps d’amener une nouvelle génération de cadres, mais bien sûr il était impossible d’enlever du 11 des Champions du Monde en titre. Le même sort avait frappé à l’Espagne, à l’Italie de 2006 ou la France de 1998. Alors que les forces productives sont présentes mais ne sont délibérément pas utilisées, on peut parler d’un chômage dit « volontaire ».

Néanmoins Keynes va introduire une deuxième forme de chômage. « Parmi les deux vices marquants du monde économique où nous vivons, le premier c’est que le plein emploi n’y est pas assuré ». En réaction à la crise de 1929, il décrit une insuffisance de la demande qui ne se traduit pas par une baisse des prix des produits vendus sur le marché mais plutôt par une réduction des quantités offertes, produisant un équilibre de sous-emploi. Il en est ainsi lorsqu’une équipe est en crise de résultats, mais ne dispose pas de remplaçants à la hauteur et doit ainsi maintenir son 11. Ce fut le cas du Paris Saint-Germain la saison dernière. Le chômage est alors bien involontaire, un remplaçant comme Choupo-Moting ne peut pas être au niveau de Neymar et il n’y a pas de choix structurels qui expliquent cette mauvaise allocation des ressources.

Pour aller plus loin, les remplaçants et les nouvelles théories

Afin de répondre à ces différentes situations de chômage, les pouvoirs publics ont une importante panoplie d’instruments : changements réglementaires, relances économiques (voir le premier épisode de Footonomics sur le Multiplicateur keynésien), incitations à l’emploi,… De fait les nouvelles théories de l’emploi s’intéressent à des mécanismes plus complexes qui régissent le marché du travail. Harvey Leibenstein a notamment développé la théorie du salaire d’efficience. Selon lui, les employeurs ont intérêt à verser un salaire plus élevé que le salaire d’équilibre car une politique de « bas salaires » favorise le turn-over et fragilise par conséquent la productivité de l’entreprise. De la même manière, garder ses remplaçants motivés, c’est s’assurer d’un réel renfort sur la pelouse au moment où les titulaires adverses seront usés physiquement.

En résumé pour optimiser son effectif, un manager doit autant savoir construire son effectif qu’en gérer la motivation. S’il incite ses remplaçants à croire qu’ils n’auront jamais leur chance alors ceux-ci perdront espoir et arrêteront de progresser, de même une forte allocation chômage peut inciter les travailleurs à retarder leur recherche d’emploi. Néanmoins en football comme en économie, ce sont avant tout les performances globales qui priment. Dans la lignée des travaux sur la croissance potentielle (niveau de croissance en optimisant les ressources productives), la loi d’Okun (Arthur) met en relation le chômage et la croissance en démontrant que la variation du chômage cyclique s’explique par l’output gap (= écart entre production effective et production potentielle)En dessous d’un certain seuil de croissance, le chômage augmente et au-dessus de ce seuil, le chômage diminue.

De la même façon, tant que les titulaires assurent, il ne viendrait pas à l’idée des remplaçants de se plaindre. A l’inverse, en situation de crise ou si un manque de méritocratie se ressent au sein de l’équipe, le banc de touche gronde et peut même renverser son entraîneur. Si un club perd définitivement ses remplaçants, il créé même un placard, semblable au halo du chômage (les chômeurs qui se sont découragés, et au fil du temps sont devenus pratiquement inemployables). Appréhender ces différentes théories et faire le bon diagnostic permet d’autant mieux de résorber les problématiques du chômage. Néanmoins là où la situation d’un gouvernement est plus complexe que celle qu’un club de football, c’est qu’en football il doit forcément y avoir des remplaçants. En économie, ce sont bien tous les joueurs doivent être la pelouse.

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