La visite médicale et les asymétries d’informations

Une saison à Rennes, une saison à Dortmund, et en route pour le grand Barça. Lorsque le 25 aout 2017 Ousmane Dembélé signe au FC Barcelone, il arrive avec le statut de futur grand nom du football. Il s’agit alors du 2e transfert le plus cher de l’histoire, après celui de Neymar.

Mais dès son deuxième match avec le maillot blaugrana, le début de l’aventure catalane d’Ousmane tourne au cauchemar. A la 25e minute, sa cuisse lâche : Rupture du tendon du biceps fémoral précise le rapport médical. Dembélé devra être opéré en Finlande, ce qui le rendra indisponible 4 mois. Devant une telle malchance pour un joueur promis à une belle histoire d’amour avec le Barça, ses coéquipiers lui rendent hommage. « Courage Ousmane » portent-ils tous sur leur torse au match suivant : un moyen de soutenir leur camarade, à qui personne ne prévoyait un tel sort.

Les joueurs sont au courant de leur état de forme

Personne ? Sauf peut-être le principal intéressé : et si Ousmane Dembélé savait qu’il était fragile à cette jambe, mais qu’il n’avait rien dit ? C’est la thèse du docteur Sakari Orava, qui l’a opéré après sa blessure. Certes, informer le staff de Barcelone de ses douleurs lui aurait permis d’être traité et préservé – mais cela aurait aussi signifié un passage en dehors des terrains. Or, pour Dembélé, l’important était de jouer : son transfert, entouré de beaucoup d’attentes, a fait reposer ses épaules une lourde pression, et l’envie de s’en séparer en prouvant ce dont il est capable la balle aux pieds.

« Je pense qu’il a pêché par jeunesse en ne disant pas qu’il avait mal à cette partie de la jambe. La pression à laquelle il a été exposé après son transfert au Barça a aussi pu l’influencer »

Le docteur Sakari Orava, qui a opéré Ousmane Dembélé en Finlande.

Le comportement d’Ousmane est décevant : en étant honnête, il n’aurait peut-être pas pénalisé l’équipe durant de si longs mois. Mais c’est aussi compréhensible. Les pépins physiques ont stoppé de nombreuses carrières, si bien que les clubs rechignent à recruter des joueurs fragiles physiquement : en 2018, le transfert de Nabil Fekir à Liverpool a été avorté car le club anglais avait des doutes sur l’état physique du joueur. Quand il s’agit d’investir des millions, les structures sont très attentives à la santé des recrues potentielles – en dissimulant certaines douleurs ou faiblesses, les joueurs ont plus de chance d’être recrutés. Peut-on le reprocher à Dembélé ?

L’instauration de la visite médicale

C’est dans cette optique que les clubs mettent de plus en plus de soin à réaliser des bilans médicaux complets des joueurs à qui ils aimeraient faire porter leurs maillots. La fameuse « visite médicale », dont on entend parler à chaque mercato, consiste à faire passer une batterie de tests physiques aux recrues : bilan radiologique, échographies, scanner, IRM, scintigraphie, bilan ophtalmologique et dentaire, … le joueur est analysé sous tous les angles.

L’objectif est de rassurer le club sur son état de santé futur. Pour le coach, il s’agit de savoir s’il peut compter sur la recrue ; pour le club, des questions financières rentrent en jeu. En effet, les contrats des joueurs sont assurés contre des sommes colossales, et un joueur coûtera d’autant plus cher qu’il est sujet aux blessures.

Tous ces tests servent à pallier une situation inégale : d’un côté, le club veut tout connaître de la situation du joueur ; de l’autre, le joueur dispose seul d’informations sur son état de forme qu’il ne souhaite pas nécessairement communiquer. Le joueur est donc dans une situation de force, et c’est pourquoi la visite médicale cherche à rétablir l’équité entre celui qui sait et celui qui ne sait pas.

Les asymétries d’informations

Cette inégalité existe en réalité dans toutes formes d’échanges. Combien de fois avez-vous acheté un produit d’occasion « en bon état », et découvert quelques jours plus tard un vice caché ? On parle alors d’asymétrie d’informations.

On parle d’asymétrie d’informations dans un échange où certains participants disposent d’informations pertinentes que d’autres n’ont pas.

Dans cet exemple, Aymeric vend ses enceintes à Louis. Alors que Louis ne connaît que la couleur et la taille des enceintes grâce à des photos, Aymeric en sait beaucoup plus : il sait qu’elles chauffent après un temps d’utilisation, que le son grésille, qu’il y a une rayure sur l’une d’elles… Et c’est peut-être même la raison pour laquelle il les vend !

Faire les mauvais choix

C’est tout un pan des sciences économiques qui étudie ces asymétries d’informations et leurs effets. « Loin d’être accidentels, le mensonge et la manipulation sont intrinsèques à l’économie » écrivent George Akerlof et Robert Schiller dans leur ouvrage Marché de dupes. Les deux Prix Nobel d’économie (2001 et 2013) ont par exemple travaillé sur le concept « d’antisélection », ou « sélection adverse ».

Selon eux, les asymétries d’informations amènent les agents à ne pas connaître l’intégralité des caractéristiques des produits qu’ils achètent. De ce fait, quand ils font leur choix, celui est souvent erroné.

Akerlof va plus loin en expliquant que cela peut même faire disparaître un marché. Il prend l’exemple du marché des voitures d’occasion. Dans celui-ci, certains vendeurs vendent des voitures de qualité, et d’autres vendent des « tacots », bons pour la casse. Pour les acheteurs, il faut donc savoir quelle est la qualité du véhicule avant de l’acheter.

Si cela est impossible, alors on ne peut pas différencier les bonnes et les mauvaises voitures. Les acheteurs, ne pouvant pas être convaincus que le véhicule qu’ils achètent fonctionnent, désireront payer moins cher. Mais dans ce cas, les propriétaires de bonnes voitures n’ont plus intérêt à les vendre : le prix n’est plus assez intéressant. En définitive, il ne restera à vendre que des voitures en mauvais état.

C’est la raison pour laquelle il est obligatoire en France de réaliser un contrôle technique d’une voiture avant de la vendre d’occasion : cela permet une transparence, qui réduit les asymétries d’informations et donc les inégalités entre vendeurs et acheteurs.

De la même manière, la visite médicale est en quelque sorte le contrôle technique du joueur : le club s’assure de son état, pour ne pas réaliser une « sélection adverse » qui lui ferait prendre le mauvais choix. Cela n’empêche pas les erreurs de mercato – mais pour ça, les électrocardiogrammes ne peuvent rien faire !

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