Pierre Rondeau : « Le football est un fait social total »

Pour ce troisième épisode de l’Invité de Footonomics, nous recevons Pierre Rondeau, un des spécialistes français de l’économie du football et de la vulgarisation économique grâce au football. Co-directeur de l’Observatoire Sport et Société à la Fondation Jean Jaurès et chroniqueur en économie du sport à RMC Sport, il est l’auteur de plusieurs ouvrages qui interroge football et sciences économiques. Pierre Rondeau est #LInvitédeFootonomics

En sortant de la Gare de Port-Royal, on ne peut guère le manquer. Descendant tout juste de son vélo, Pierre Rondeau est un mec bien dans ses baskets. Difficile de l’interrompre lorsqu’il est lancé sur les sciences économiques, mais plus encore sur le football. Le lien qui unit le chroniqueur de RMC et l’économie du football, est une histoire de passion. Pendant près de deux heures d’entretien, il revient sur un parcours fait de rencontres et de découvertes. Le football et l’économie, c’est le monde de Pierre Rondeau.

Le monde de l’économie du football, ou l’économie par le football

Historiquement, le premier économiste du sport français est Wladimir Andreff, dont l’ouvrage Mondialisation économique du sport est fondateur. « Quand tu veux être reconnu dans le domaine de l’économie du football, il te faut l’aval d’Andreff. » Avec ses écrits, se fonde une école française de l’économie du football, à rebours du modèle américain. Définie par le Journal of Sports Economics, l’école américaine se rapproche de la Everydaylife Economics à l’image de Freakonomics (ou Footonomics !). Elle ambitionne d’expliquer les grandes théories économiques grâce au football. « L’idée de l’école américaine est de prendre le football comme un outil pour expliquer les grandes théories économiques », décrypte Pierre Rondeau.

Le cas le plus emblématique est celui d’Ignacio Palacios-Huerta qui utilise les données des tirs au but pour expliquer des comportements économiques comme l’altruisme, la peur, l’échange ou le Minimax de John von Neumann. « Avec le football, on a de la data même de la Big data, un nombre impressionnant de données qui nous permet d’affirmer ou d’infirmer les théories économiques ». A l’inverse, l’école française cherche à faire du football un sujet d’étude économique. A ce titre, Pierre Rondeau cite l’ouvrage de Bastien Drut (Economie du football professionnel), comme une référence du domaine. Le Centre de Droit et d’Economie du sport (CDES) s’inscrit parfaitement dans cette démarche, en offrant des grilles de lecture économiques au monde du football.  

« Devenir une sorte de Marc Lévy footballistique »

Mais ce panorama nous pousse à comprendre la place réelle de Pierre Rondeau, comment est apparue chez lui l’idée de vulgariser les théories économiques par le biais du football ? Il s’y met réellement en 2012. L’arrivée des qataris au Paris Saint-Germain fait naître de réelles problématiques économiques. Dans le même temps, la mise en place du fair-play financier fait la part belle aux économistes. « Avant dans le football, on investissait et les victoires allaient d’une certaine façon rembourser les investissements. Maintenant on doit gagner, avant de pouvoir dépenser. Le fair-play financier a changé la donne ». Dès lors, impensable de constituer un plateau télé sans se pourvoir d’un économiste ou d’un expert de ces questions.

Le fair-play financier a changé la donne. Avant on investissait et les victoires remboursaient. Désormais on doit gagner, avant de pouvoir dépenser.

Pierre Rondeau, sur l’avènement des économistes en football

Sur le plan personnel, c’est à cette même époque que Pierre Rondeau devient professeur en économie et ce, dans des lycées souvent difficiles. Grâce à un contact avec Pierre Maturana de So Foot, il lance ensuite son blog « La science du foot ». Il raconte : « Mes élèves de l’époque, je leur parle de foot et d’économie ». Passionné par les écrits de Ignacio Palacios-Huerta et les théories de l’économie du sport, Pierre Rondeau souhaite que les théories économiques puissent même être accessibles à tous. « Moi je ne me considère pas comme un économiste du sport, et j’ai horreur qu’on me considère encore comme tel, je suis un vulgarisateur ». Ainsi vont naître les premiers ouvrages et les principaux sujets d’études de Pierre Rondeau : les inégalités en football, les tirs au but, les théories du management, mais bien d’autres encore.

Le football va-t-il exploser ? Comment endiguer les inégalités ?

A l’origine de théories de l’hyper-inflation ou d’un ouvrage sur la possible explosion du foot, Pierre Rondeau se veut plus pessimiste que Bastien Drut, qui n’envisage pas de bulle spéculative en football. « Dans le fond, Bastien Drut a raison car tant que le prix des transferts est corrélé aux revenus des clubs, il n’y a pas de bulle. Seulement il est possible que ces revenus chutent, notamment via les droits télés et dans ce cas, le football pourrait exploser ». Au moment où les droits télés atteignent les sommets, il semble en effet difficile d’envisager comment les chaînes vont pouvoir continuer à payer de tels montants alors que les audiences ne suivent pas. Dans le cas où des acteurs se retireraient, une situation de monopole abaisserait également ces revenus. Dans l’hypothèse même où les GAFA compléteraient ces manques à gagner, leur pouvoir de négociations serait bien plus fort. Les revenus qui finançaient les transferts sont donc fortement menacés.

Sans prendre en compte les revenus des transferts, 18 des 20 clubs de Ligue 1 seraient en faillite

Pierre Rondeau sur le modèle économique des clubs de football

Au-delà de la bulle, les inégalités trustent le football et contribuent à cette hyper-inflation. Pierre Rondeau a beaucoup travaillé sur les possibles biais de régulation : un salary cap européen, la régulation du prix des transferts voire le changement global du système de transfert. Le seul risque est que l’argent qui profite aujourd’hui aux joueurs soit différemment investi. « Le football est proprement une économie marxiste, puisque le prolétaire est aussi le bourgeois, les revenus du joueur correspondent à ce qu’il fait réellement gagner à son club ». On pourrait ainsi penser à corréler davantage valeur théorique et valeur réelle du joueur, ou introduire un système du contrat proche du basket. Si un joueur souhaite changer de club, il pourrait tout simplement devoir racheter ses années de contrat. Seulement c’est tout un busines et un mode d’accumulation qui empêchent ces voies de régulation. Pierre Rondeau précise : « sans prendre en compte les revenues des transferts, 18 des 20 clubs de Ligue 1 seraient en faillite. Ils investissent tous dans la formation cherchant la pépite qu’ils pourront revendre 50 millions d’euros ». Toute l’économie du football repose sur ces précaires équilibres.

Pourquoi les tirs au but devraient-ils tirés avant la prolongation ?

Dans l’un de ses principaux ouvrages, Pierre Rondeau proposait de placer les tirs au but avant les prolongations. Légende du football, Cruyff considérait en effet que les tirs au but n’étaient pas du football. En mettant les tirs au but, puis ensuite les prolongations, « tu gagneras ou tu perdras ton match sur le terrain, pas par la faute d’un homme, mais bien à 11 contre 11 ». L’idée de l’ouvrage lui était venu après avoir traduit l’ouvrage de Ignacio Palacio-Huerta sur les tirs au but. Il était passionnant mais très complexe à comprendre. « Je voulais que n’importe qui puisse lire ce bouquin et trouver ces théories géniales, devenir une sorte de Marc Lévy footballistique ». Les tirs au but illustrent toute la richesse de l’étude du football.

Je voulais que n’importe qui, un enfant de 12 ans puisse lire ce bouquin et trouver ces théories géniales. Devenir une sorte de « Marc Lévy footballistique » !

Pierre Rondeau, sur son ouvrage Pourquoi les Tirs au But devraient-ils être tirés avant les prolongations

A titre d’exemple, ils caractérisent bien l’ « inconscient collectif » décrit par Francis Fukuyama. Les anglais naissent avec le sentiment qu’ils sont mauvais aux tirs au but, à l’inverse des allemands. Palacio-Huerta montre à cet égard que la « répétition des tâches favorise l’effort » et tout l’ « apprentissage de la peur », sans doute plus d’entraînement aurait permis aux anglais de rompre cette terrible malédiction. Mais le plus intéressant avec les tirs au but, c’est qu’ils démentent parfaitement l’homo-economicus. Dans le cadre du Minimax, John Von Neumann prend l’exemple des avions visées pendant la Seconde Guerre Mondiale. Essayer de prédire la trajectoire des avions pour les éliminer serait une mauvaise stratégie, car les pilotes intégreraient dans leur plan de vol ces prévisions. Alors la meilleure stratégie c’est de tirer au hasard, d’être imprévisible, comme aux tirs au but. En définitif « c’est le fou qui est le plus rationnel, pas l’homo-economicus ».  

« Le football doit être respecté comme un objet d’étude à part entière »

Néanmoins pour Pierre Rondeau, le football est plus qu’un sujet d’étude économique, il s’agit bien d’un « fait social total ». Il est possible de tout faire avec du football, « on pourrait en parler pendant six heures » tant ce sport est riche, fédérateur et populaire. Dans Management Football Club, Pierre Rondeau s’était particulièrement intéressé aux entraîneurs de football et plus précisément aux managers. « La différence entre l’entraîneur et le manager est essentielle. Aux Etats-Unis, il y a le directed by et le screen player by ; le screen player s’occupe de l’image mais le directeur va beaucoup loin ». Le manager est à l’origine caractéristique des clubs anglais à l’image de Sir Alex Ferguson à Manchester ou d’Arsène Wenger à Arsenal, en opposition avec le modèle français qui privilégie aujourd’hui la présence d’un entraîneur et d’un directeur sportif.

Le manager qui me reste en tête, c’est André Villas-Boas. Il a eu une chance unique, c’est qu’il était le voisin de Bobby Robson, entraîneur de Porto. Lui gamin qui jouait à Football Manager, il lui propose un joueur qu’il avait recruté dans sa partie. Robson va alors le prendre sous son aile. C’est utopique, le fils de bourgeois qui se réalise par la connaissance, par la passion, celle du football. Il est devenu champion d’Europe à 31 ans alors qu’il n’a jamais été joueur professionnel

Pierre Rondeau, en lien avec les théories du manager et son ouvrage Management Football Club

Au-delà du rôle du manager, Pierre Rondeau a retrouvé dans ses travaux toutes les théories sociologiques au sein du football. « On fait de l’économie du football, mais on en a déjà fait la sociologie, et on pourrait tout autant en faire des mathématiques, des statistiques ou même de la physique du football ». Devant choisir une théorie qui l’a particulièrement marquée, Rondeau cite les travaux de Stéphane Beaud. Dans son ouvrage Traîtres à la nation ?, le sociologue fait une étude comparée de l’Equipe de France en 1998 et en 2010. En 1998, on trouvait une forte homogénéité sociale, tous les joueurs étaient des fils de prolétaires, et les conflits sociaux absents. Au contraire en 2010, le manager de l’époque Raymond Domenech ne parvient pas à faire le lien entre les différents groupes. Les fils de bonne famille comme Toulalan, Gourcuff ou Lloris ne se retrouvent pas avec les Ribéry ou Anelka. Le chroniqueur de RMC souligne toute l’incompétence de Domenech, qui contraste avec les succès récents de Didier Deschamps qui a su « prôner le collectif au-delà des individualités ».

Au moment de clore l’entretien et d’une dernière question, Pierre Rondeau ne se considère pas comme supporteur d’un club, malgré toutes ces années à suivre le Paris Saint Germain. « L’ère qatari m’a fatigué, et en tant que suiveur, je suis très heureux d’avoir ma neutralité ». Pourtant il ne saurait masquer toute la passion qui l’anime. Jusqu’au moment fatidique de reprendre son vélo, il ne peut s’empêcher d’être bavard. Toutes ces années passées à s’intéresser, comprendre et vulgariser. Pierre Rondeau avait tout pour être notre parfait invité.

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