Bastien Drut : « Le football est aujourd’hui au centre de l’économie mondiale »

Pour notre nouvelle série qui interroge des personnalités sur les liens entre football et économie, nous recevons Bastien Drut. Spécialiste français de l’économie du football, il est auteur de plusieurs ouvrages (Mercato, l’Economie du Football au XXIème siècle ; L’Economie du football professionnel ; Sciences Sociales Football Club…), et intervient régulièrement dans des médias économiques et sportifs (BFM Business, RMC Sport, Eurosport). Docteur en Economie, il est aujourd’hui Strategist chez CPR Asset Management et porte un regard pointu sur l’actualité économique.

Dans la lignée des travaux de Footonomics, quels sont pour vous les liens qui unissent économie et football ?  En économie d’abord, le sport et le football ont souvent été utilisés pour tester des théories, notamment les théories du marché du travail. C’est le cas par exemple de la théorie dite des superstars, qui envisage une dualité sur le marché du travail entre des travailleurs très protégés et d’autres plus précaires. On retrouve tout à fait ce phénomène en Ligue 1 où on trouve des joueurs comme Neymar, mais où la longévité moyenne d’un joueur a été estimée à seulement 4 ans. Le football permet ainsi une vérification des théories économiques. A l’inverse, le foot professionnel est aujourd’hui au centre de l’économie mondiale. Cela n’a pas toujours été le cas mais depuis une dizaine d’années, il y a une vraie accélération de l’histoire. On constate notamment un accroissement du nombre de propriétaires étrangers, qu’ils soient chinois, russes ou du Moyen-Orient. On s’est ainsi beaucoup interrogés sur les conséquences du blocus du Qatar ou des sanctions russes sur le monde du football. Investir dans le football est même un objectif d’Etat dans le cas de la Chine, qui a déjà investi dans plus de 30 clubs européens et pour un montant supérieur à 2,5 milliards de dollars.

A cet égard, vous envisagez une influence croissante de l’économie mondiale sur le football. Comment se caractérise et se manifeste-t-elle ? Il y a en effet une interconnexion croissante entre le monde du football et l’économie mondiale. Au cours de la dernière grande récession mondiale (celle de 2008), on n’a pas constaté un impact sur le foot professionnel. Mais aujourd’hui rien ne nous assure qu’une nouvelle récession mondiale n’aurait pas d’impact sur le football. C’est justement une des questions que je me pose. A titre d’exemple plusieurs constructeurs automobiles américains ont fortement investi dans Manchester United. Quelle serait leur réaction en cas de forte récession mondiale ? Plusieurs clubs dans cette situation pourraient être fragilisés.

« Des investisseurs financiers professionnels, ça n’existait pas auparavant »

Est-il aujourd’hui légitime de parler d’une « financiarisation du football » ? Oui c’est un phénomène que l’on observe, et ce sur plusieurs plans. Il y a d’abord une financiarisation au niveau du mercato des clubs, avec des stratégies de trading comme on a pu le voir à Monaco ou à Lille. Le deuxième plan c’est que les actifs échangés ne sont pas uniquement les joueurs mais aussi les clubs, on se retrouve aujourd’hui avec des investisseurs financiers professionnels. Les fonds de private equity notamment arrivent sur le marché du football. Plusieurs nouveaux investisseurs s’engagent dans les clubs avec l’objectif de revendre avantageusement les clubs quelques années plus tard, et ça, ça n’existait pas auparavant.

Néanmoins cette financiarisation semble avoir deux problématiques, d’abord un risque sportif comme on a pu le voir avec Monaco. Et est-ce que diriger un club de football ne demande pas de la passion, une forme d’ancrage local ? Alors en effet le trading comporte un vrai risque sportif. On a pu le voir avec Monaco, mais aussi avec Lille. D’ailleurs on ne sait pas si Lille sera en mesure de mener plusieurs compétitions cette saison malgré la perte de nombreux joueurs importants. A l’image des succès en Ligue des Champions de Tottenham ou de l’Ajax qui n’avaient pas forcément investi de grandes sommes, je crois qu’on peut noter que la stabilité prime et paie en football. En revanche, sur votre deuxième point, on voit que les supporters sont plus sensibles aux résultats qu’à la méthode de management. A Lille, tout le monde sait que le club se prête à un véritable trading de joueurs. Pourtant le club va battre cette saison son record d’abonnements, grâce aux bons résultats de la saison précédente. C’est seulement quand les résultats sportifs ne suivent pas que c’est réellement problématique.

Dans votre ouvrage Mercato, l’Economie du Football au XXIème siècle, vous considérez qu’il n’existe pas de bulle spéculative en dépit de l’augmentation du prix des transferts. Il y a deux choses : les indemnités de transfert et les recettes. Certes le montant des transferts augmente, mais les dépenses ne font que suivre l’augmentation des recettes. Au moment du transfert de Ronaldo, tout le monde a parlé du montant et du salaire, mais personne n’a souligné que la Juventus avait doublé ses ressources économiques en cinq ans. Alors certes il y a un problème de répartition des recettes, qui sont portées vers les grands clubs, mais on ne peut pas parler d’une bulle spéculative. Dans l’optique d’une récession mondiale, les revenus des clubs pourraient stagner voire diminuer et là le problème se poserait en d’autres termes.

« Je ne comprends pas l’objectif du fair-play financier »

Vous abordez le problème des inégalités de recettes. Sur le plan de l’équité, le mécanisme du fair-play financier introduit en 2012 a été vivement questionné et critiqué. Je ne comprends pas du tout le fair-play financier. Alors certes cela peut être un outil intéressant, il a sans doute permis de contenir les déficits un peu partout en Europe. Maintenant lorsqu’on vient sanctionner le Paris-Saint-Germain ou Manchester City, justement ce sont des clubs qui n’ont aucun problème financier. Michel Platini avait dit qu’il s’agirait de la « fin de la victoire à crédit », le Paris Saint-Germain n’a justement pas recours au crédit, ils ont les fonds pour assurer leurs dépenses. Ce qui signifie que le fair-play financier a été détourné de son objectif initial. Mais la vérité c’est que l’objectif réel du fair-play financier on ne le connait pas. Est-ce que le but est de réduire les prix des transferts ? Cherche-t-on vraiment à maitriser les déficits des clubs ? Alors certes il y a une intention louable, mais il est nécessaire de définir l’objectif précis du fair-play financier.

Quelle est votre opinion à propos de la réforme de la Ligue des Champions et quels en sont les principaux dangers ? Est-on voué à tendre vers une Super League ? C’est la première fois qu’une réforme de la Ligue des Champions suscite une telle opposition. Précédemment les réformes faisaient l’objet d’un quasi-consensus. Cette fois-ci, il y a une majorité de ligues qui sont opposées à la réforme. Pourtant il certain qu’il est de plus en plus difficile pour l’UEFA de gérer la situation, puisque les grands clubs brandissent la menace du départ. D’une façon ou d’une autre, il y a une sorte de Super League qui devrait arriver. Toute la question est de savoir si elle sera totalement dans un cadre privé ou si l’UEFA va pouvoir garder la main. Cela paraît anodin mais de telles changements pourraient avoir des conséquences très importantes et très profondes. Supposons qu’une Super League s’organise dans un cadre totalement privé. Aujourd’hui les clubs envoient leurs joueurs en sélection parce qu’ils font partie de leur fédération nationale, mais s’ils la quittaient pour rejoindre cette League. Dans ces cas-là, les fédérations pourraient perdre les joueurs et les revenus associés aux sélections. Dans le cas de la FFF (Fédération française de Football), les financements pour le football amateur diminueraient probablement. Le basket a suivi ce modèle du tout privée, et il y a aujourd’hui un vrai risque d’un football à « deux vitesses » voire totalement financiarisé. Donc il faut faire très attention à ce type de réformes et à l’évolution de notre football.

« Les conséquences de la réforme de la Ligue des Champions peuvent être très profondes, il faut faire très attention »

Plusieurs dirigeants ont soulevé le poids croissant des Etats en matière de football, est-ce un phénomène radicalement nouveau ? J’ai le sentiment que c’est un phénomène assez inédit, oui. Le Paris Saint-Germain est sans doute le premier club qui appartient à un Etat, puisqu’il appartient aux fonds souverains du Qatar et à l’Emir, et on a là quand même quelque chose de totalement inédit. Manchester City est pratiquement dans la même situation, puisqu’il est détenu par un groupe lui-même détenu à 87% par les Emirats Arabes Unis et à 13% par des entreprises publiques chinoises, donc pratiquement par l’Etat Chinois. Alors il peut y avoir des problématiques non seulement de conflits d’intérêt, mais aussi d’équité sportive, ou de stratégies des clubs. Mais il reste difficile d’interférer dans ce phénomène, donc il faudra suivre son évolution dans les années à venir.

A cet égard, l’Italie a récemment mis en place une fiscalité avantageuse concernant le football. Quel est votre regard sur la fiscalité du football ? Des dirigeants français se plaignent notamment de leur déficit de compétitivité. Certes les clubs français doivent payer plus de charges sociales, font face à une législation plus contraignante que leurs voisins, mais enfin c’est le cas de toutes les entreprises françaises, donc je ne vois pas pourquoi le football ferait office d’exception. Alors on pourrait dire que le foot est un des secteurs les plus internationalisés, mais c’est le cas de nombreux secteurs qui font face aux mêmes difficultés. Je crois que le football suit l’évolution de la société à cet égard, on peut vouloir à tout prix améliorer la compétitivité des entreprises françaises et c’est un choix de société, mais le football ne peut être à part. L’égalité devant l’impôt est à ce titre essentiel selon moi, le football ne peut pas faire office d’exception. En revanche ce qui me choque sur ce sujet, c’est l’absence de véritables règles européennes ou d’une quête d’uniformisation. Il y a très peu de volonté politique pour essayer de s’attaquer à la question de l’uniformisation. Pourtant il y une vraie urgence à agir au niveau européen, car la marge de manœuvre nationale est très faible. Enfin pour mettre en place de véritables normes européennes au niveau du football, il faudra peut-être d’abord le faire dans d’autres champs économiques.

Récemment Olivier Wierzba, Directeur Associé senior et Laurent Acharian Directeur marketing, tous deux au BCG ont publié dans Les Echos un article où ils jugent le cas Neymar comme un échec managérial relativement typique ? Quel est votre regard sur le « cas Neymar » ? Je ne parlerai pour ma part pas d’un échec managérial, déjà parce qu’on ne connait pas l’issue de la situation (interview réalisée mi-août 2019). Si le PSG parvient à revendre correctement Neymar ou qu’il reste et finit par se mettre au diapason, l’échec sera tout à fait relatif. D’autre part, le cas Neymar soulève surtout la surpuissance des stars par rapport aux clubs. Le PSG avait besoin de Neymar pour passer dans une autre dimension. Or Neymar n’a pas vraiment besoin du PSG pour rayonner à l’international, il a par exemple plus de followers à lui seul que le club du PSG, c’est ce qui créé aujourd’hui cette situation. De la même manière, lorsque Cristiano Ronaldo signe à la Juventus, on a un cas où le joueur est pratiquement plus grand que son club. Mais dans le même temps cela permet au club d’augmenter ses revenus marketing, son nombre de followers, renégocier des contrats, … Quand Cristiano Ronaldo a signé à la Juventus, le cours en bourse du club a littéralement explosé. Cet impact business très fort donne un pouvoir inédit aux joueurs et donc c’est un phénomène que les grands clubs doivent désormais savoir gérer. Le PSG vit cette expérience et nous en verrons l’issue.

Pour Footonomics enfin, avez-vous un club favori ? De par mes origines forcément, je supporte le RC Lens qui va encore se battre cette année pour la montée. Maintenant en Ligue 1, je porte un œil très positif sur le travail de Jean-Michel Aulas. J’ai adoré la ville de Lyon quand j’y ai étudié, et ce que fait l’Olympique Lyonnais est aujourd’hui différent de ce qu’on voit ailleurs, ça me plait.

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