La concentration industrielle, par l’Ajax d’Amsterdam

Mardi 5 mars 2019, 62ème minute de jeu au stade Santiago Bernabéu, c’est d’une merveille de pied gauche que Dusan Tadic trouve la lucarne de Thibaud Courtois. L’Ajax mène désormais 3 à 0 chez le triple tenant du titre madrilène et ne fait alors que débuter sa belle épopée européenne. Le club doit cette réussite à une stratégie ambitieuse non loin de celle d’une grande entreprise ; ou des mécanismes en jeu dans ce que l’on nomme, une concentration industrielle.

Concentrer pour mieux régner

Contrairement au FC Barcelone ou à la Juventus Turin, l’Ajax ne possède pas dans son équipe Lionel Messi ou Cristiano Ronaldo. Elle ne peut donc se contenter de gérer un match, attendant l’exploit quasi inéluctable de sa super star. De surcroît l’équipe ne dispose pas d’une mainmise technique et d’une maitrise suffisante pour atteindre les 70 ou 80% de possession du City Guardiolesque. Elle n’est pas non plus capable de mettre l’impact physique de l’Atlético du « Cholo » Simeone.

L’Ajax d’Amsterdam dans son cru 2019, mise donc principalement sur un jeu dit de transitions. Sa stratégie : toujours maintenir un bloc compact, dans la construction ou à la perte du ballon. Alors que Frenkie De Jong n’hésite pas à prêter main forte à la relance, le jeune défenseur central De Ligt se distingue toujours par quelques percées offensives, quand les deux compères ne veillent pas tous deux au bon positionnement de leurs coéquipiers.

Ce travail incessant permet à l’Ajax de se retrouver perpétuellement en supériorité numérique sur de petites espaces. Plus que cela, ce principe offre aux bataves des jeux en triangle, et une rapidité balle au sol déjà chère au grand Johan Cruyff. Plus qu’une somme de joueurs, les Ajacides se transforment alors en un rouleau compresseur qui fait plier toute adversaire. Sur le but de Donny Van de Beek face à la Juventus Turin, on constate ainsi que près de 7 joueurs de l’Ajax se trouvent dans la surface de réparation ou à proximité de la surface. Le second ballon ne pouvait que retomber sur un ajacide, n’allant pas se faire prier. Concentrer pour mieux régner, le principe est posé.

Des gains sous conditions

Alors vous devez sans doute vous dire : pourquoi toutes les équipes n’appliquent pas ces bons principes dignes d’une recette de grand-mère ? Jouer au sol, en petite combinaison, tout en préservant un bloc densifié et une grosse pression sur l’adversaire, un projet de jeu qui permettrait même aux équipes moindres de surmonter des montagnes. Néanmoins l’Ajax d’Amsterdam cherche à développer ces principes de jeux ainsi qu’une grande qualité technique dans toutes ses équipes de jeunes, et ce depuis de nombreuses années. Les joueurs de l’équipe actuelle récitent donc pour la plupart leurs gammes. De Jong ou De Ligt ont déjà joué en jeune à trois des postes de l’éternel 4-3-3 Ajacide. Une organisation ficelée et structurée de longue date, où les acteurs n’ont finalement qu’à prendre place.

De toute évidence c’est également une génération exceptionnelle qui vient rencontrer ce plan de jeu tactique. A seulement 19 ans, Mathias De Ligt est un capitaine emblématique qui repositionne ses coéquipiers et les harangue sans cesse. Aux côtés des talents Van de Beek ou De Jong, les briscards Tadic ou Blind ont apporté leur expérience. En définitive, l’équipe dispose de bons « organisateurs » ou leaders. Capables de changer les principes de l’équipe lorsque c’est nécessaire, ils organisent et ils innovent.

Tout l’intérêt du succès footballistique de l’Ajax est qu’il ne résulte pas du hasard, mais d’un travail minutieux qui a finalement porté ces fruits. Ce mécanisme de « concentration » tactique s’illustre tout aussi bien en économie. Comme avec des joueurs, on constate une concentration sur un marché (le marché pétrolier par exemple), lorsque des entreprises se regroupent, et ce par des mécanismes d’absorption ou de fusions-acquisitions (ici une compagnie pétrolière en rachète une autre). Comme les joueurs de l’Ajax, ces entreprises mettent en commun leur service sous la même entité, créant alors souvent de plus grandes entreprises.

Les bénéfices de la concentration

En football comme sur le plan entrepreneurial, les grands principes stratégiques n’ont pas été au commencement de l’Histoire. Au XIXème siècle, c’est l’ « entrepreneur-innovateur » défini par l’éminent autrichien Joseph Aloïs Schumpeter qui est au cœur de la Révolution Industrielle, signe de prospérité pour la France ou le Royaume-Uni. Néanmoins la rationalisation du travail avec le travail à la chaine (le Taylorisme), ou la standardisation et division du travail (le Fordisme) favorisent la concentration industrielle et l’émergence de plus grandes entreprises. Celles-ci font alors le succès de l’Allemagne ou du Japon, dont les zaibatsu, grands groupes présents alors dans tous les secteurs de l’économie, sont restés célèbres.

En produisant à une plus grande échelle et avec ses systèmes de production rationnalisés, la grande entreprise génère une baisse du coût de production et des rendements d’échelle croissants. De la même manière, le bloc compact de l’Ajax rendait leur jeu au sol et leurs combinaisons techniques bien plus aisés (moins coûteuses en énergie). Les grands groupes bénéficient par ailleurs de plus grandes levées de fonds, d’une plus grande arrivée de capitaux et ont plus de pouvoir vis-à-vis des consommateurs. Devant le succès de la grande entreprise pendant les « Trente Glorieuses » (1945-1970s), l’américano-canadien Galbraith suggérait même l’idée d’une « filière inversée ». Une entreprise très puissante pourrait finir par imposer ses décisions aux consommateurs, alors qu’elle devrait le servir. Recette hollandaise : concentrer pour mieux régner.

Certes la pertinence et la souplesse des PME ont été ravivées par la mondialisation.
À l’image des Firmes Multinationales (FMI), les grands groupes demeurent toutefois prépondérants quant à la conquête de marchés mondiaux. Leurs faibles coûts en recherche et développement, en font aussi les leaders sur le plan de l’innovation. Contre des systèmes de possession souvent maltraités par les attaques rapides, le jeu de l’Ajax a lui aussi de la modernité.

Quelle taille optimale pour l’entreprise ?

Maintenant que les bénéfices de la concentration semblent établis, que l’on parle de football hollandais ou de grandes entreprises, jusqu’où continuer ce processus ? Finalement les entreprises auraient presque toujours intérêt à s’agrandir. Néanmoins on s’aperçoit qu’être une grande entreprise n’a pas seulement des avantages. Le même Galbraith voyait la grande entreprise comme une « technostructure ». La présence de managers ou d’une forme de technocratie peut paralyser la grande entreprise et l’empêcher d’innover. Le jeu de l’Ajax n’était d’ailleurs rendu possible que par la présence de leaders-innovateurs, connaisseurs des rouages de l’organisation et qui permettaient sans cesse de l’améliorer. Face aux baisses de résultat du club au début des années 2010, nombreux avaient d’ailleurs critiqué le traditionnel « 4-3-3 » d’Amsterdam, jugé trop stéréotypé.

De surcroît, dans de maintes situations l’entreprise n’a plus intérêt à s’agrandir. Comme une équipe peut ne pas avoir intérêt à rigidifier ou structurer davantage son plan de jeu. Le Real Madrid sous Zidane laissait par exemple, beaucoup de liberté à ses joueurs de talent (Ronaldo, Benzema, Modric, etc.). Économiste majeur des théories de l’entreprise, Ronald Coase cherche justement à expliquer pourquoi on aurait recours à une entreprise (dans le foot, une tactique) plutôt qu’au marché (laisser libre les joueurs). Il distingue ainsi les coûts de transaction (marché) des coûts d’organisation (entreprise). Si une entreprise achète ses matières premières à une autre, celle-ci peut avoir intérêt à la racheter si les coûts d’organisation liés à l’intégration de cette entreprise sont inférieurs aux coûts de transaction antérieurs (coûts de transport, droits de douane…).

Puisque les joueurs de l’Ajax connaissent bien leur plan tactique, ses coûts d’organisation sont faibles, d’où ce choix de discipline tactique. L’équipe ne bénéficie pas non plus d’une star offensive (Messi, Ronaldo, Neymar, Mbappé, …) à qui il faudrait laisser toute sa liberté. Comme le suggère Coase, on arbitre alors en termes de coûts d’opportunité. On mesure pour l’Ajax, des coûts d’organisation moins importants que les coûts de transaction. La théorie Coasienne légitime donc le parti-pris de l’Ajax. Johann Cruyff et Ronald Coase de bons copains.

Quels enseignements en tirer ?

Le succès tactique de l’Ajax explique à merveille le triomphe de la Grande Entreprise lors de la Seconde Révolution Industrielle, au moment des Trente glorieuses ou même à l’heure de la globalisation. Il nous permet surtout de comprendre comment s’organise (ou non) la concentration sur un marché. De nombreuses voix s’élèvent aujourd’hui pour une refondation de la politique industrielle européenne (axée sur la concurrence), qui permettrait la création de géants européens, capables de rivaliser avec ceux chinois ou américains. Le ministre de l’économie français Bruno Le Maire avait dans cette perspective, regretté la non-fusion entre Alstom et Siemens en février dernier.

Néanmoins, l’Ajax d’Amsterdam souligne aussi qu’une entreprise n’a pas toujours intérêt à s’agrandir, il s’agit d’un arbitrage laborieux et une concentration doit être bien organisée. La grande entreprise a ses limites voire comporte des risques, internes comme externes. Aujourd’hui la surpuissance des GAFA et de grands groupes, parfois plus puissants que des Etats, est un danger pour la protection de nos données et nos libertés. A l’Ajax, la chorégraphie tactique a été maintes fois répétée, orchestrée par une structure historique de notre football, et désormais jouée par une génération dorée. De la même manière, la régulation des grandes entreprises et les limites de leur puissance sont des problématiques majeures de notre système économique. Enfin après tout, ça reste une bonne vieille histoire de tactique.

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