Le transfert de Neymar et le multiplicateur Keynésien

Le 3 août 2017 à 20h10, après de longues semaines de négociations, de rumeurs et de suppositions la nouvelle est officielle : Neymar Jr est un joueur du Paris Saint Germain. En l’échange de 222 millions d’euros, le joueur alors âgé de 25 ans est libéré du contrat qui le lie au FC Barcelone, et rejoint le club de la capitale française.

· Vendre un joueur… et en racheter un autre

Une fois le désarroi de voir partir leur joueur passé, les dirigeants barcelonais durent répondre à la question suivante : que faire d’une telle manne financière ? « Les 222 millions d’euros que nous avons reçus pour Neymar seront gérés avec prudence, rigueur et sérénité » déclarait Maria Bartomeu, président du club de Barcelone, quelques jours après le transfert du brésilien. L’un des objectifs principaux était d’acheter de nouveaux joueurs pour remplacer celui qui venait de partir — ainsi, le 8 janvier 2018, le FC Barcelone recrute Philippe Coutinho pour 120 millions d’euros.

Cet achat a été permis par l’argent récolté à la suite du départ de Neymar : on pourrait considérer qu’une partie de l’argent que le PSG a investi dans le joueur brésilien a servi à Barcelone pour investir dans Coutinho, jusqu’alors joueur du club anglais de Liverpool.

C’est là que les choses deviennent intéressantes. Une semaine avant l’officialisation du départ de Coutinho de Liverpool, ce même club a recruté Virgil Van Dijk en provenance de Southampton contre 84 millions d’euros — une somme qui en fait le défenseur le plus cher de l’histoire. De nombreux observateurs lient l’arrivée du joueur néerlandais et le départ de Coutinho : le fait que Liverpool ait accepté d’acheter Van Dijk à un tel prix pourrait s’expliquer par la vente en cours de son joueur brésilien — et la perspective d’empocher prochainement les 120 millions d’euros attendus. Encore une fois, c’est l’argent que Barcelone a investi dans Coutinho qui a permis à Liverpool d’investir dans Van Dijk.

· Quand un investissement en cache 3

Ainsi, les dépenses colossales effectuées par les 3 clubs de Paris, Barcelone et Liverpool sont liées : l’investissement de Liverpool est induit par une partie de l’investissement de Barcelone, lui-même induit par une partie de l’investissement de Paris (schéma).

Autrement dit, les 222 millions que le Paris Saint Germain a dépensé sur le mercato ne se sont pas contentés de financer un transfert : ils ont alimenté d’autres transactions.

Un tel phénomène est très intéressant. Il explique beaucoup de pans de notre économie. En effet, le marché économique fonctionne comme un circuit : une somme d’argent qui est dépensée ne disparaît pas, elle est utilisée à nouveau. Si je donne 1€ à mon boulanger pour acheter un croissant, celui-ci va l’utiliser pour acheter de la farine. Le vendeur de farine va donc pouvoir payer ses salariés, et ceux-ci vont payer leurs courses au supermarché, … La dépense initiale (l’achat du croissant) a rendu possible d’autres dépenses, par d’autres agents économiques.

· L’effet multiplicateur

John Maynard Keynes est un économiste britannique qui a étudié et théorisé cet effet. Il l’appelle l’effet « multiplicateur » : un investissement va avoir un effet qui se multiplie au sens où il va en permettre d’autre.

Parmi les questions auxquelles il réfléchit, il y a la suivante : qu’est-ce qui fait que le revenu reçu par un agent n’est pas entièrement dépensé par ce dernier. Dans le cas du mercato, pourquoi Barcelone n’a-t-il pas racheté un joueur pour 222 millions d’euros, alors que c’est la somme qu’il a reçue ? Les agents économiques ont souvent besoin ou envie d’épargner : ils ne dépensent pas l’intégralité de leurs revenus. Lorsque l’on reçoit un salaire, un héritage ou un cadeau sous forme monétaire, une partie finance la consommation, et l’autre est mise de côté. De ce fait, à chaque fois que la somme d’argent transite par un agent économique, elle est amoindrie par l’épargne de ce dernier (schéma).

Ainsi, l’effet sur l’ensemble de l’économie de la première dépense est déterminé par la manière dont les individus utilisent l’argent qu’ils reçoivent : dans un monde où chaque personne épargnerait énormément, l’effet multiplicateur serait très faible : un investissement n’aurait pas de répercussions sur d’autres agents économiques. Au contraire, dans un monde où les individus consommeraient l’intégralité de leur revenu, l’effet multiplicateur serait infini : il suffirait d’une dépense d’1 € pour faire tourner l’économie à jamais !

· Propension à consommer et à épargner

Dès lors, il faut se demander pourquoi un individu va plus ou moins consommer ; et donc plus ou moins épargner. Keynes introduit une notion très simple mais fondamentale : celle de la propension à épargner. Il s’agit de regarder quelle part du revenu est consommée, quelle part est épargnée : si lorsque je gagne 100 € j’en consomme 80 et j’en épargne 20, alors ma propension à épargner est de 20% et ma propension à consommer est de 80%. Ainsi, lorsqu’un individu reçoit une somme d’argent, il consommera cette somme multipliée par sa propension à consommer, et il épargnera le reste.

Soit. Mais comment connaît-on cette propension à épargner ? Selon Keynes, elle dépend du niveau de vie : pour les individus les plus pauvres, il est très difficile de mettre de l’argent de côté. Ceux-ci vont souvent avoir une propension à épargner proche de 0. Au contraire, pour les individus les plus riches, la propension à épargner est élevée. Cela ne veut pas dire que les plus riches consomment moins que les plus pauvres ; mais en proportion de leurs revenus, une part moins importante est allouée aux dépenses en consommation. Prenons le cas d’une personne qui gagne 1 000 € par mois, et d’une autre qui en gagne 10 000. La première consomme 1 000€, la seconde 5 000€ : la deuxième personne, plus riche, consomme 5 fois plus que la première, plus pauvre. Et pourtant, on se rend compte que sa propension à consommer (50%) est plus faible que celle de l’autre individu (100%).

· Calcul du multiplicateur

Nous l’avons dit, le multiplicateur est très lié à la propension à épargner. En réalité, on peut démontrer que le multiplicateur est l’inverse de la propension à épargner : si la propension à épargner est de 20% dans un pays, c’est-à-dire que les agents épargnent 20% de leurs revenus, alors une dépense d’investissement aura un effet multiplicateur de 1/20% = 5 : si 100€ sont investis dans l’économie, le circuit économique va être alimenté d’un flux de 500€.

C’est la raison pour laquelle Keynes est un fervent défenseur de l’investissement public : l’investissement a un effet multiplicateur qui dynamise l’économie. De plus, lorsque le multiplicateur est élevé, une petite variation de l’effort d’investissement entraîne une accélération importante de l’économie. Dans le cas du mercato, cela peut expliquer qu’un gros transfert comme celui de Neymar soit suivi par une augmentation importante du prix et du nombre de transferts.

· Quels enseignements en tirer ?

L’effet multiplicateur est souvent avancé pour justifier les dépenses publiques : certes, construire un pont coûte de l’argent, mais le multiplicateur va avoir un effet très important sur l’économie. Il amène aussi certains à défendre une hausse du revenu des plus pauvres : comme ces derniers ont une propension à consommer très importante, c’est vers eux que devraient se tourner les relances budgétaires.

Pour un club de football aussi, le multiplicateur a du bon : si un gros club investit une forte somme sur le mercato, il y a des fortes chances pour que, d’une manière ou une autre, les petits clubs profitent de l’effet multiplicateur de cet investissement…

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